Abou Amar

:: :: :: 17.May.05 :: Analysis

La mort comme drame ultime : l'hospitalisation à l'étranger, un diagnostic mystérieusement différé, un décès tardivement déclaré, l'agitation suspecte autour du cadavre, l'inhumation au mépris de la sépulture souhaitée.

Et cette mort qui survient après les années passées à la Mouqata’a : le chef d’une organisation internationalement reconnue comme représentative d’un peuple, le président démocratiquement élu d’une Autorité considérée comme un futur Etat souverain, un Prix Nobel de la Paix, est incarcéré dans des ruines, à la merci d’une armée d’occupation et en permanence menacé d’exécution, au vu et au su, de surcroît, du concert des nations. L’histoire a-t-elle connu nombre de telles situations ? Quand le seul courage d’un visiteur officiel étranger consiste à braver l’interdiction israélienne, c’est à dire à franchir un périmètre de gravats !

Abou Amar, c’est ce défi, cette opiniâtreté d’être là, dans ces conditions-là, de tenir, quoi qu’il advienne, la mort incluse. Il n’est nulle autre clef pour comprendre l’homme et sa valeur de symbole attestée bien au-delà de son peuple, au coeur même de la haine et de la peur de ses ennemis.

Sur sa vie, elle aussi habillée d’ombres, sur sa psychologie, sur ses comportements, on a beaucoup écrit et on se penchera longtemps encore. Charmeur, rusé, pervers, autocrate, démagogue, imprévisible, la popularité toujours intacte du personnage ne peut qu’en accuser la complexité. Représentait-il la bourgeoisie nationaliste, face au radicalisme de la masse ? Il se peut. Et Edward Saïd avait sans doute raison de lui reprocher de n’avoir pas su, ni voulu, s’adresser à son peuple, lors des grandes crises…Quant à lui, il tenait. Depuis près d’un demi-siècle. Son oeuvre se confond avec un mot, s’y réduit : Palestine. D’une entité quasiment archéologique, il a fait le flambeau planétaire des dominés, de leurs luttes et de leurs espérances.

Dès les années soixante, l’appel à la confrontation armée, et la création du Fatah, ont permis à un peuple incertain, effacé et oublié de tous d’établir deux fois son autonomie, d’abord face au spoliateur, destructeur de villages et voleur de terres, conforté par un “Occident” complice, et pour la plus grande confusion des pays arabes, au sein desquels n’a depuis cessé de se creuser le fossé entre des aspirations populaires tournées vers la Palestine et des gouvernements, ballottés de la lâcheté à la servilité envers l’impérialisme. Les victoires sont bien là : unification de tous les groupes de résistance dans l’OLP, consacrée par l’ONU, reconnaissance de l’existence de l’Etat d’Israël et accord pour un Etat palestinien (1974), il est vrai rétréci à moins des 2/3 de la Palestine mandataire. Les douteux accords d’Oslo (1993) permettront au moins l’installation de l’Autorité (1996), autrement dit les retrouvailles avec la terre originelle, les pieds sur son sol, offrant ainsi à une considérable diaspora la perspective d’une fin d’exil, qui ne pourra plus être indéfiniment différée.

De telles victoires, nul ne contestera le prix exorbitant : les milliers de morts, majoritairement civils désarmés et enfants en grand nombre, les maisons rasées, les infrastructures préparatoires au nouvel Etat systématiquement détruites, les arbres arrachés, les annexions répétées, les assassinats « ciblés », la programmation du désastre économique, les arrestations également par milliers, la bantoustanisation, jusqu’à ce mur d’apartheid qui congédie tout avenir de coexistence. Qu’ajoutera-t-on au contexte d’humiliations quotidiennes ? Aux mensonges et aux calomnies internationalement orchestrés qui montent en épingle la seule violence des pierres et des bombes artisanales et blanchissent « Tsahal » de ses « représailles » ? Et les lourdes menaces du parrain étatsunien ne ménageant aucun appui à son porte-avion nucléaire proche-oriental ? Et les turpitudes onusiennes engluées dans le psittacisme des « Droits » ? Et les fantoches soumis du Conseil de sécurité ? Et la veulerie des pays arabes ? Et l’impuissance consentie de l’Europe ? Et le chantage à l’anti-sémitisme dont la France a fait sa spécialité ?
La victoire pourtant, d’un homme incarnant un peuple, de ce peuple, de la nation palestinienne tenant bon, comme un puzzle de tensions réussissant à assurer, en toutes circonstances, en dépit d’une adversité sans merci, le maintien de sa figure. Tenant. Et l’exemplarité de ce tenir nous entraîne avec lui. Il communique à tous ceux qui, par le monde, aux côtés des peuples écrasés, se veulent encore progressistes, la force d’une intransigeante solidarité de résistance face au terrorisme impérialiste.

C’est pourquoi, après, c’est-à-dire au lendemain de la disparition d’Abou Amar, il n’est qu’une crainte unique, celle de voir se défaire le lien de l’opiniâtreté unitaire et de la cause commune. L’ennemi veille, qui n’a jamais renoncé, après tant d’essais, à briser les mailles. Les chattemiteries saluant « une lueur d’espoir », la venue d’une « ère nouvelle », et, bien entendu, le « pragmatisme », assorties de rendez-vous enfin rendus possibles, préparent, sur le terrain des diktats reconduits, les indignations des lendemains de cuite, du genre « on a tout fait pour eux, mais ils ne changeront jamais… ». Il ne restera plus qu’à reprendre, en toute bonne conscience dûment médiatisée, le travail en cours. A moins que ne soient produites, de l’intérieur cette fois, les déchirures. A moins que l’on ne renonce à tenir.

La leçon d’Abou Amar serait alors définitivement perdue.

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