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La preuve par l’Irak

18.07.04

La situation crée par l’agression impérialiste contre l’Irak a délivré des enseignements, pour l’essentiel, prévisibles, mais dont les pronostics les plus lucides n’avaient pas toujours mesuré le degré d’importance, et d’autres moins attendus comme conséquences des premiers.

L’image soigneusement idéalisée de la guerre n’a pas résisté à l’épreuve des faits. Les stratèges du Pentagone, plus à l’aise dans leurs bureaux climatisés que dans les fournaises désertiques, avaient annoncé un travail propre et rapide, quasiment thérapeutique, puisqu’ils ne craignaient pas de parler de «frappes chirurgicales» et même d’une option «zéro mort», pour leurs sbires évidemment, l’adversaire n’entrant pas en ligne de compte. Or, au tableau classique et banalisé des destructions de villes et des massacres de civils, est venu s’ajouter celui des tortures infligées aux prisonniers, dont il se révèle qu’elles ont été systématiques et décidées à l’échelon le plus élevé. Apres Guantanamo, qui créait de toute pièce le concept de «combattants irréguliers», refusant à des centaines d’hommes la qualité de sujets de droit, on a eu Abu Ghraib ajoutant les humiliations «numériques» aux souffrances physiques. Les hérauts de la campagne du Bien contre le Mal et du respect des Droits de l’Homme montraient ce qu’il en était du «clash» des civilisations en donnant libre cours à la barbarie : le texan analphabète saccageait une civilisation sur le modèle de ses chefs qui «sécurisaient» le ministère du pétrole et livraient au pillage le plus ancien musée du monde. Le libéralisme quant à lui réalisait la prouesse de marchandiser la guerre et de la privatiser. États-majors et personnalités, barricadés dans leur «zone verte», confiaient leur sécurité à 20.000 mercenaires surpayés.

M. Bush, inversant la fameuse formule de Clausewitz, avait déjà promu la guerre au rang d’une politique, dont la suprématie de la puissance militaire devait assurer le succès. On en connaît les buts: interdire tout auto développement national qui tenterait de se soustraire au contrôle étatsunien, établir la mainmise sur les ressources énergétiques les plus importantes de la planète (ce que Carlos Fuentes appelle le «petropoder»), et, dans le cas du Proche-Orient, maintenir le bouclier nucléaire israélien. Plus radicalement encore, il s’agit par la mise en oeuvre d’une puissance militaire sans précédent d’assurer le maintien de l’hégémonie du dollar, contre les menaces venait de l’énorme dette etatsunienne, sans équivalent non plus, et l’expansion de l’euro. La méthode retenue est celle du démembrement des Etats préalablement diabolisés («rogue States»), après la partition de la Yougoslavie en entités soumises (Croatie) ou durablement conflictuelles (Bosnie, Kosovo), la scission de l’Irak en trois parties, - chiite, sunnite et kurde, était prévue, cependant qu’on continue à pousser à la désagrégation de l’ancienne URSS (Azerbaïdjan, Géorgie). Le projet dit du «Grand Moyen-Orient» expose cyniquement la volonté de recomposer une carte conforme aux intérêts impérialistes les moins dissimulés.

Les avantages de la lutte contre le terrorisme, et du discours du terrorisme qui en forme le support idéologique, sont considérables. Ils ne consistent pas seulement à faire tourner à plein les industries de la défense, ils se traduisent par des investissements massifs à la fois dans la recherche (le bioterrorisme emploierait déjà 2000 scientifiques), les développements technologiques (nucléaires, missiles, drones, etc.) et la fourniture d’équipements d’alerte (7 milliards pour le seul Afghanistan). Au passage, les cris d’alerte, aussi peu fondés que l’existence d’armes de destruction massive, peuvent donner un coup de main électoral. Le mensonge, on le sait, fait partie intégrante de la mise en scène. La hantise constamment entretenue d’attaques de tous types produit partout, bien au-delà des Etats-Unis, l’inflation des budgets de l’armée, de la police et des services de renseignements, le renforcement des mesures autoritaires et l’arbitraire répressif, la sacrifice des acquis sociaux et les régressions de la démocratie, dont on sait depuis Lénine qu’elle n’a pas de pire ennemi que l’impérialisme. Aucun de nos pays développés, européens et libres n’échappe à ce dispositif, à ce point favorable qu’il renforce les pouvoirs dominants, qu’ils soient de droite ou sociaux-démocrates, en provoquant l’anesthésie des tensions de classes qu’il ne cesse cependant d’attiser. Comme le relève pertinemment Benjamin Barber, l’ancien conseiller de Clinton : “Le terrorisme peut inciter un pays à se faire peur au point de se plonger lui-même dans une sorte de paralysie” (L’Empire de la peur). Al-Qaïda fait recette et peut entretenir indéfiniment la politique de guerre. L’invention de cet ennemi, d’autant plus insaisissable qu’il ne dispose d’aucune base géographique nationale et permet en conséquence d’attaquer n’importe qui, rend le service de propager le terrorisme avec une vigueur analogue à celle du discours qui prétend le dénoncer. Encore une fois chez nous, -en Italie, en France, en Allemagne, au Portugal ou en Grande-Bretagne. Même si ailleurs les choses sont pires. En Ouzbékistan, part exemple, pays misérable, un régime dictatorial, qui a autorisé l’implantation de la plus grande base militaire étasunienne d’Asie centrale, “emprisonne à tout-va au nom de la guerre contre le terrorisme” et “jette, - ajoute Le Monde (18.06.04), dans les bras de l’islamisme une partie de la population”. En Palestine, où, dès le 11.09., le Président-Prix Nobel Arafat a été assimilé à Ben Laden, puis à Saddam Hussein, l’armée d’occupation s’est vue délivrer carte blanche pour poursuivre l’entreprise du “Grand Israël”, l’édification du mur de l’apartheid préparant la stratégie du “transfert”. En outre, à quelques fanfaronnades près, les gouvernements qui avaient manifesté une hostilité sympathique à l’agression contre l’Irak, font peu à peu amende honorable et rentrent dans le rang, en préparant le recours à l’ONU et l’intervention de l’OTAN, ou, comme la France, en votant la résolution US du Conseil de Sécurité et en rétablissant ses relations diplomatiques avec les figurants mis au pouvoir à Bagdad. Et chacun de se soumettre au flicage imposé dans les aéroports U.S. Ici et là, les envolées officielles contre l’antisémitisme, idéologiquement associé à l’anti-américanisme, dispensent la communauté européenne de toute mesure sanctionnant Israël. Avec la superpuissance, le temps n’est plus aux affrontements inter-impérialistes ouverts.

Car, il s’agit bien d’une politique délibérée et conçue de longue date bien avant les attentats du 11.09., qui lui ont fourni la caution idéale. Il était clair qu’une fois bâclée l’affaire afghane, c’est l’Irak qui était visé en tant qu’obstacle numéro Un à l’emprise pétrolière, l’Asie, comme ne cesse de le répéter M. “Zbig” Brzezinski, demeurant la toile de fond (cf. Le vrai choix, après Le grand échiquier). Même si l’on se gausse, et avec raison, de la prétendue “mission” civilisatrice des E.U. et, davantage encore, du mythe de l’exportation de la démocratie, on a affaire à une entreprise de longue haleine, nécessaire au maintien d’un empire; dont la guerre a été, depuis sa naissance, la modalité d’existence. Ce n’est pas le vaillant soldat John Kerry qui dira le contraire, à supposer qu’il parvienne à dégager la Maison Blanche de sa clique de paranoïaques, quand il déclare, pour la plus grande satisfaction de son adversaire, qu’il «revoterait en faveur de la guerre» (10 août dernier).

Il est toutefois encore une leçon délivrée par la situation irakienne et non la moindre: savoir que l’agression a échoué. Elle a échoué deux fois. Sur le terrain, la plus forte armée du monde, dotée de la technologie la plus avancée et de moyens de destruction inégalés, dénuée, de surcroît, de tout scrupule moral ou «humanitaire», n’est pas venu à bout d’un pays pourtant déjà ravagé par ses soins et d’une population que tout portait à croire à genoux, - la première guerre du Golfe, le blocus, la dictature, la «victoire de la coalition». Je rappelle qu’un Berlusconi parlait de «quelques bédouins»! Passons sur l’erreur stratégique, déjà commise au Vietnam, et qui devrait confondre tout état-major, de s’imaginer que rien ne résiste à qui détient le fer et le feu. Passons également sur la misère culturelle, congénitale celle-là, qui ne perçoit dans l’adversaire, surtout arabe, que sous-humanité. L’humilité à beau n’être pas une vertu yankee, l’arrogance est à son comble, quand on considère la nullité des pronostics. Non, la population n’a pas sauté au cou de ses libérateurs, - sinon pour les étrangler. Le prix de la haine dépasse les mille morts et des milliers de blessés graves. Non, le tissu social n’est pas tombé en lambeaux, en dépit des coups de ciseaux portés durant une bonne décennie: sunnites et chiites ne se sont pas entre-tués. La résistance ne s’est pas seulement formée et organisée, mais tout donne à penser qu’elle s’est unie, toutes forces politiques confondues, confessionnelles ou pas, et qu’elle jouit, malgré quelques groupes manipulés ou mafieux, d’un très large appui populaire, lui permettant d’intervenir constamment dans toutes les régions du pays. Je tiens à préciser que notre solidarité d’Occidentaux, ne saurait s’accompagner de conseils envers la résistance irakienne. Nous n’avons aucun droit à juger de ses formes. Comme le disait récemment Walden Bello, Président de Focus on Global South: «Cela doit être une leçon pour la gauche … les mouvements progressistes occidentaux doivent accepter l’insurrection et la résistance irakienne telle qu’elle est et non dicter ce qu’elle devrait être». Aurions-nous refusé de soutenir les paysans allemands soulevés contre leurs seigneurs, parce qu’un prêtre se trouvait à leur tête? Le soi-disant retour à la souveraineté et les annonces de calendrier, sous la houlette d’un chef de gouvernement agent multi-services secrets, Iyad Allaoui, et d’un proconsul superviseur d’escadrons de la mort au Honduras et ailleurs, J. D. Négroponte, n’ont fait qu’aggraver la situation et multiplier les actions contre l’occupant. Faut-il ajouter que la rapacité financière, si bien campée par Michael Moore dans son Fahrenheit 9/11, n’est pas rentrée dans ses frais? Le prix de l’or noir flambe et le contribuable s’angoisse de l’ardoise.

Le second échec se situe sur le plan de la conscience, point uniquement celle da la nation irakienne, mais celle qu’on peut sans abus nommer universelle. On se souvient de l’extraordinaire, car littéralement sans précédent historique, mouvement d’opinion qui, dans tous les pays, s’était exprimé contre l’agression. En vérité, il s’agissait moins d’opinion que de peuples, les plus résolus étant précisément ceux des gouvernements «coalisés». En contradiction avec les lâchetés ou les complicités des dirigeants, ce mouvement n’a pas faibli. Il a même obtenu quelques nouveaux succès (Espagne, Philippines). L’adhésion des sujets de l’Empire eux-mêmes à l’aventure irakienne serait passée de plus de 80% à moins de 50%! On se trouve de la sorte en présence d’une prise de conscience de masse qui ne se laisse abuser ni par les proclamations grandiloquentes sur le Droit, la Démocratie ou les Valeurs, ni par les mensonges en quête de légitimation guerrière «préventive», ni par les manipulations usant du chantage à la peur, ni par les campagnes de désinformation. Le discours du terrorisme produit ses propres anticorps, qui, s’ils n’ont pas gagné la partie, tant sont dominants ses réseaux et efficaces ses nuisances, n’en ouvrent pas moins une perspective de lutte.

Cette lutte anti-impérialiste n’est nullement une vue de l’esprit, ni une abstraction. Elle ne brisera pas, du jour au lendemain, le carcan de l’ordre hégémonique, mais elle dispose désormais des moyens de l’affronter. Elle a pour vocation de rassembler les forces encore dispersées et qui parfois se cherchent, à travers les forums sociaux, les mouvements d’anti- ou d’alter-mondialisation, ainsi que les organisations progressistes plus classiques, en vue de constituer un front international de résistance démocratique. Sa première tache, qui fournit une nouvelle et décisive preuve par l’Irak, est inséparable des manifestations militantes de solidarité avec ceux qui se trouvent aux avant-postes: le peuple irakien et, avec lui, le peuple palestinien, et tous les damnés de la terre, du Nord comme du Sud, dont ils portent l’espérance.

(juillet 2004)


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