La mondialisation, peril des cultures ?

21.Mar.07 :: Analysis

Les conséquences envisageables du processus en cours de mondialisation/globalisation sur les phénomènes culturels, en dehors de prises de position conjoncturelles, ...

ont fait l’objet de relativement peu d’approches globales.

Je proposerai, pour faire bref, l’énoncé et la présentation d’une thèse, dont tous les attendus ne pourront être produits. Le stade de la mondialisation néolibérale, auquel sont parvenus les rapports capitalistes de production, après avoir détruit les autres modes de production, représente un danger pour toutes les cultures existantes.

Deux éléments sont à considérer. D’une part, la généralisation du marché, c’est-à-dire la marchandisation générale, servie par les avancées technologiques, provoque l’uniformisation, en imposant partout ses règles propres et en laminant les différences, selon le principe, relevé par Roger Bastide, de l’acculturation forcée qui équivaut à une déculturation. « L’humanité, écrivait Lévi-Strauss, s’installe dans la monoculture, elle s’apprête à produire la civilisation en masse comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ». D’autre part, en ce domaine, comme en d’autres plus évidents, tels que le militaire ou l’économique, le fait majeur dont il faut partir est celui de la politique hégémonique des Etats Unis d’Amérique, réaffirmé depuis le 11 septembre 2001. Je dis sans détour que je partage le point de vue défendu par Ken Loach, dans son court métrage, savoir que l’évocation du 11 septembre me renvoie, non pas aux Twin Towers, mais à cette autre catastrophe combien plus symbolique et plus dramatique que fut le coup d’Etat du Chili, contre le Président Salvador Allende, où l’implication criminelle des E.U. ne fait de doute pour personne. Significativement M. Brzezinski considère que le domaine culturel est encore un « aspect sous-estimé de la puissance globale ».

L’objet d’une telle politique est patent. Il consiste à s’assurer le contrôle des ressources énergétiques de la planète et à interdire à tout pays, quel qu’il soit et où qu’il se trouve, d’engager un développement autonome, i.e. ne répondant pas au modèle libéral imposé. On formalise, pour ce faire, le discours de la terreur, qui suppose l’invention d’un ennemi. Pour une nation, dont la guerre avec le reste du monde est la modalité fondamentale d’existence, il s’agit d’une démarche obligée. L’image de l’Autre, à diaboliser, est indispensable, jadis l’Indien, hier le communiste, le musulman aujourd’hui. Voici ce qu’écrivait Edward Saïd, peu avant sa disparition : “les Arabes sont aujourd’hui confrontés à une agression généralisée contre leur devenir, menée par une puissance impériale - l’Amérique- laquelle s’emploie, de conserve avec Israël, à nous pacifier, nous soumettre et finalement nous réduire à une poignée de fiefs en lutte les uns contre les autres, dont la loyauté première n’irait nullement vers leur peuple respectif, mais les lierait directement à la Superpuissance”1.

On reconnaît là le thème du “conflit des civilisations”. Je n’y insiste pas. Le conflit en question est, de surcroît, abusivement défini en termes de religion, comme si la religion pouvait prétendre s’approprier le champ entier d’une civilisation. On oublie que toute religion se distribue en une ample diversité d’attitudes. Auprès des croyants fanatiques ou strictement orthodoxes, une place est à faire aux modérés, aux convenus, aux intermittents, aux superficiels et même aux artificiels. Les libres penseurs, agnostiques ou athées seraient-ils hors civilisation, quand ils forment l’immense majorité des habitants de la planète? Et que penser de l’équation constamment assénée qui associe arabe/musulman/fondamentaliste/terroriste ? L’ “Islam politique”, d’autre part, n’est-il pas l’exacte dénomination dudit “fondamentalisme”? Les mots eux-mêmes ne créent-ils pas les discriminations et ne suscitent-ils pas les comportements racistes ? La stratégie dominante, quand elle n’engendre pas directement le terrorisme, le provoque en permanence et le retourne jusque chez ses alliés. A ces discours de légitimation idéologique, qui visent à imposer partout des dispositifs sécuritaires et répressifs, il faut constamment opposer que les problèmes ne relèvent ni de l’ethnique, ni du religieux, mais qu’ils sont d’essence politique, -comme en Afghanistan, en Irak, en Palestine, ou en Irlande et au Bangladesh.

Interrogeons-nous sur le concept de civilisation. Qui prend l’initiative dudit “conflit” ? Assurément pas la civilisation la plus civilisée. Lors de la première guerre du Golfe, les chercheurs français du C.N.R.S se sont élevés contre les bombardements inconsidérés détruisant des sites archéologiques de haut intérêt. Mais le G.I., frais arraché à son Arizona natal, que sait-il de Sumer ou de Babylone, dont il n’est que l’inculte descendant ? Toute civilisation est composition, mélange, ainsi que le rappelait encore récemment Kjell Magne Bondevik, premier ministre de Norvège, en refusant “l’arrogance impardonnable à l’égard du monde islamique” que “manifestent les nations chrétiennes” : “Occident comme Orient sont certes constitués d’entités hétérogènes, mais ils n’en forment pas moins une communauté culturelle qui recouvre l’Europe, l’Amérique et une grande partie de l’Asie et de l’Afrique”2. On sait que la colonisation elle-même n’eut pas que des effets négatifs. Le grand historien arabe Ibn Khaldûn enfin nous a, de longue date, appris qu’une civilisation incapable de s’ouvrir et d’assimiler du différent est condamnée à la disparition. Ne disparaît cependant que ce qui tient au territoire des empires, que leur taille condamne tôt ou tard. Les cultures, quant à elles, demeurent. Et ce sont elles que menace la mondialisation actuelle, en ce qu’elle ne possède pas seulement les caractéristiques qu’on se plaît à lui accorder et qui lui sont de fait inhérentes,- l’économique, le militaire et le technologique. La mondialisation confère à tout produit, de quelque nature qu’il soit, le statut de la marchandise. La marchandisation généralisée, dite aussi “macdonalisation” ou “cocacolonisation”, n’épargne nullement les objets culturels, qu’il s’agisse de littérature, d’arts, de musique, de cinéma, de communication ou d’information. Le pouvoir financier, loin de se limiter au cinéma, où sa présence est évidente depuis l’origine, étend son contrôle à l’ensemble des formes culturelles, qui sont bien incapables d’échapper à leur industrialisation. La faillite des cinémas italien et allemand en atteste. Tôt ou tard, les contestations apparemment les plus radicales, les avant-gardes les plus transgressives tombent sous la coupe des récupérations mercantiles. Le PDG de la firme Coca-Cola, Roberto C. Goïzeta, se donne comme programme de forcer les sociétés « où le thé est la boisson traditionnelle, à passer progressivement à des boissons plus douces comme le coca-cola ». Voilà la Chine et le monde asiatique tout entier prévenus. C’est ainsi qu’il n’existe pas d’exception culturelle, comme on l’affirme en France afin de défendre une ultime spécificité. Tout fait culturel est en soi exceptionnel, par sa forme et sa facture, par son contexte et son histoire, par son langage et sa destination. Il est, en ce sens, contradictoire avec et réfractaire à l’ambition d’une hégémonie globalisante qui tend à uniformiser et stéréotyper les comportements sociaux aussi bien qu’individuels, parmi lesquels celui de la réception culturelle. La “pensée unique” qui fait de la démocratie libérale le paradigme pour toutes les nations et ne craint pas de recourir à la force pour l’imposer, veut également niveler ou “formater”, comme on dit en internet, les consciences, les aspirations, les manières d’être et les goûts. Disneyland pour tous. La mondialisation, à cette fin, fabrique également les élites, qui lui sont acquises et qu’elle met à son service. Coupées de leurs sociétés d’origine, ces dernières manipulent leurs propres cultures nationales et locales afin de produire une « culture unique » dans le cadre d’une « citoyenneté flexibilisée ». On a vu, en mai 2000, que le bien nommé « Marché mondial de l’éducation », qui s’est tenu à Vancouver, « en présence de 3000 professionnels venus de 56 pays », ainsi que l’a précisé une presse gourmande, s’est proposé de faire entrer les savoirs eux-mêmes dans le jeu des échanges commerciaux, tant il est vrai que l’école, à tous les niveaux, et les formations ne sauraient échapper au « Business éducatif ». Les intellectuels, au vrai les idéologues, que j’ai qualifiés de Hi Fi (High Fidelity), assurent, dans nos démocraties avancées, la police de la pensée, du « politiquement correct » au prêt-à-porter littéraire et artistique. N’oublions toutefois pas, en bonne justice, que le péril extérieur de la Superpuissance se voit largement relayé, et même soutenu, par les faiblesses internes, les compromissions et les lâchetés diplomatiques des Etats dominés, dont le Proche et Moyen Orient fournissent la caricature.

La Chine, quant à elle, n’est pas concernée par le prétendu « conflit de civilisation », qui a pour mission de couvrir la « croisade » anti-musulmane, comme dit M. Bush. Il est fort possible que cela soit dû au fait que la Chine suscite à la fois le respect pour sa culture multimillénaire et son poids démographique sans équivalent et inspire la crainte devant son développement exceptionnel et la redoutable concurrence qu’elle impose aux autres pays. La Chine ne se trouve toutefois pas à l’abri des lois perverses de la mondialisation, qu’il s’agisse de l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres ou de la fascination pour le consumérisme à l’américaine, - du fast-food au jean et à l’engouement pour l’anglais. Il faut souhaiter que les considérables ressources de sa culture lui permettent de résister mieux que toute autre nation et même d’étendre son influence, parallèle à son dynamisme économique.

Ne soyons pas avares avec les cultures. On ne saurait les réduire, fût-ce pour le bon motif d’excellence, trop souvent élitiste, à ces grandes vitrines que sont les sciences, les philosophies, les religions, les arts, l’architecture ou l’urbanisme. Pas de cultures sans langues. Or, nous vivons à l’heure de l’impérialisme de la langue de l’impérialisme, la « langue-dollar » (B. Cassen), autrement dit l’anglais phagocyteur, qui, ne se satisfaisant pas de se sentir plus à l’aise à la corbeille de la Bourse que sur une scène de théâtre, en vient à provoquer l’effacement, quand ce n’est pas l’anéantissement, des parlers dominés. Un John Sutherland a pu ainsi évoquer un “linguicide” et un Claude Hagège lancer l’avertissement : “Halte à la mort des langues”. Et ce n’est pas un hasard si commencent à apparaître les mises en garde autour du thème, jusqu’ici sous-estimé, de “mondialisation et culture”. Et vêture n’est ce pas culture ? L’universalité du blue-jean n’appartient pas plus au libre choix que l’uniforme des casernes au consentement spontané. La mode qui rabaisse la création au standard, du Chili jusqu’en Chine, ne se rend même plus compte qu’elle a opté pour l’anonymat des arrière-trains. Sur la cuisine, cette culture de la culture, je serais volontiers intarissable. Je me bornerai à signaler les enquêtes récentes et de plus en plus alarmistes concernant les progrès de l’obésité, en particulier chez les jeunes européens, imputables à l’influence de l’american way of life (of eating/drinking).

Par bonheur, la globalisation ne l’a pas encore emporté. Si l’on veut bien laisser de côté les hypothèses mystificatrices d’une « mondialisation heureuse » (A. Minc) ou utopiques de « la terre-patrie » ‘E. Morin), le constat s’impose, selon lequel les résistances s’organisent. Elles sont de tous types. Les militaires, même inégales, même désespérées, possèdent aussi une dimension culturelle : on ne se bat pas uniquement pour sa maison ou sa terre, on lutte pour la défense de sa personnalité. Un bond sans précédent a été accompli avec l’agression contre l’Irak lorsque la communauté mondiale des peuples, par le moyen de manifestations massives, se mobilisa pour la condamner, désavouant ceux de ses gouvernements qui la soutenaient. Les mouvements d’antimondialisation ou d’altermondialisation offrent une réplique, qui se veut adéquate à l’extension de la menace, mais dont les voies, en quête, on l’espère, d’un nouvel anti-impérialisme, ne sont point encore fermement établies. Des langues refusent de se laisser étrangler, comme c’est le cas, par exemple, du tamazight ou du basque. De la médina de Rabat au quartier Beaubourg à Paris, des jeunes filles, appartenant parfois à la même famille, s’entêtent à s’habiller à leur façon, avec ou sans voile, en pantalon, en robe ou en minijupe. La fausse blonde style Hollywood et, ne l’oublions pas, de mémoire “aryenne”, c’est à dire raciste, n’a pas encore réussi à éclipser la brune méditerranéenne. Le bastion culinaire, en dépit d’une offensive internationale, tient bon. La guerre à la « malbouffe » est désormais déclarée. Vandana Shiva, dirigeante de la Research Foundation Technology and Ecology, qui défend les coups de main d’un José Bové contre les restaurants McDo, assure que « la nourriture est un don divin » ; « la malbouffe, dit-elle, remet en question le concept même de l’acte de se nourrir. Elle est une insulte à nos valeurs ». Veut-on une preuve des points marqués dans la guerre au burger ? Un sondage dans les écoles françaises, où il est servi quasi hebdomadairement, classe le couscous parmi les spécialités traditionnelles du pays. Et l’on sait que canard laqué et nems ont acquis une notoriété planétaire.

J’ajoute que, sous les dispositifs discriminatoires et les latences ethnicistes que le corps social réserve à ses populations immigrées, en situation de déshérence économique et sociale, les cas d’intégration ne se comptent plus. Et les chanteurs d’origine maghrébine s’exprimant dans leur langue, se trouvent en haut des hit-parades du pays-des-droits-de-l’homme, qu’ils rendent, ce faisant, à sa vocation. Les musiciens et les chefs d’orchestre originaires d’Asie, qui interprètent des symphonies européennes, suscitent l’admiration générale. Les majors de la distribution made in USA peuvent ronger leur frein. Voilà assurément qui ne plaide pas en faveur du conflit des civilisations, mais bien du dialogue des cultures et de l’absorption, propre à toute authentique culture, de ces différences qu’individus, groupes, régions, peuples et continents renouvellent sans cesse et auxquelles doit puiser notre vision de l’avenir. On a même pu parler, à l’occasion d’un festival international de films, intitulé précisément « Résistances », de « l’embryon d’une société civile planétaire » et la déléguée générale de cette manifestation déclarait : « Résistances, c’est un refus de la logique commerciale qui envahit de plus en plus le champ de la culture et qui tend à broyer le patrimoine de civilisations ».

Un tel optimisme est-il toutefois de mise ? Tout ce qui tente de se soustraire à la conversion en profit n’est-il pas irrémédiablement condamné ? La malfaisance globalisante, on le constate chaque jour, en vient à contaminer les résistances elles-mêmes. La récupération, déjà évoquée, est sans cesse aux aguets. Un Adorno, par exemple, qui méprisait la musique de jazz, où il ne voyait qu’une entreprise commerciale, tombait dans son piège. A l’inverse un Archie Shepp n’en considérait pas moins que le jazz qui, selon lui, venait tout droit du peuple (« I mean the poor »), qu’il concernait et qui le comprenait, perdait sa signification, en passant, sous l’effet du marché, aux couches sociales moyennes. Mais il y a plus grave. Certaines ripostes d’autodéfense, dont la radicalité apparaît exemplaire, en prônant les refuges identitaires et communautaires, qu’ils soient religieux, ethniques ou parfois sexuels, opacifient les plasticités inhérentes à toute culture vivante. L’hyper protectionnisme, en vérité indéfendable, sauf par les puissances les plus riches, et les populismes de toutes obédiences entraînent des conséquences analogues. La réponse va de soi : il en est du champ culturel comme de tous les autres, -économique, militaire, stratégique, diplomatique, communicationnel, etc., marchandisation néo-libérale, sous la houlette étatsunienne, représente l’ennemi principal et la source de toutes les formes de terrorisme. Les luttes qui contestent sa domination sont et seront difficiles. Elles mettent au premier plan la nécessité d’un internationalisme démocratique plus résolu que jamais.

Car, cette universalité de la résistance à l’uniformisation globalisante impose une tâche impérative à toute nation et à chacun d’entre nous, si modeste soit notre rôle d’intellectuels : généralisons la démocratie entre peuples et au sein de chaque société, si nous voulons parvenir enfin à l’harmonie entre les cultures et les civilisations.

(Conférences faites à Rabat, 2004 et Shanghaï 2007)

                

           Print           Send

 
The Official Georges Labica Website   Feedback     ::: Design: lahaine.org